Artificialisme

Stéphanie Hochet

Quand son pays devint une geôle dans laquelle tout le monde épiait tout le monde et que la peur tétanisa les langues, Toyenne s’enfuit vers la seule nation qu’elle percevait comme un refuge, la France. Elle avait emporté comme tout bagage sa peinture et ses pinceaux. Laissant derrière elle, la mort dans l’âme, l’ensemble de ses œuvres.

Durant les derniers mois, elle avait eu froid et faim. Elle s’était évanouie plusieurs fois dans la rue. Se concentrer sur son œuvre n’était possible qu’au prix d’efforts surhumains. Son plus grand traumatisme avait été la disparition de certains proches. Les disparitions avaient été soudaines et inexpliquées. Sa famille en avait été victime. Un soir, son oncle n’était pas rentré de l’usine. La tante de Toyenne avait parcouru toute la ville en courant pour le retrouver, se ruant dans les cafés, les magasins, toquant aux portes des voisins. Nul n’avait la moindre idée du lieu où il était. Trois mois plus tard, c’est sa grand-mère qui se volatilisait après être sortie un matin faire des courses. Et personne, encore, n’avait rien vu, rien entendu. L’idée d’aller informer le commissariat des disparations ne traversait pas l’esprit des gens ; on savait les autorités complices. La police exerçait un pouvoir trouble et terrifiant sur la population depuis la fin de la guerre. Chacun courbait l’échine, ne pensait qu’à trouver des aliments pour la soupe du soir. On n’osait plus relever les yeux, on devenait des animaux en quête de nourriture.

Toyenne avait senti l’étau se resserrer au fur et à mesure. Ses amis peintres vivaient au-delà de l’inquiétude. Créer dans une angoisse pareille n’était pas inintéressant mais les artistes n’en dormaient plus. Tout le monde vivait sur les nerfs. La peintre comprenait que la seule issue pour son œuvre et pour elle-même était de fuir.

Bien entendu, quitter le pays, tout comme voyager, était interdit. Toyenne devait trouver un réseau pour s’échapper en catimini. Elle se tourna vers un ami peintre dont elle savait qu’il fréquentait la Résistance. Jaroslav lui demanda de ne prendre aucun risque, de ne parler à personne de son projet, de ne plus chercher à le contacter. Il reviendrait vers elle dès qu’il serait en mesure de l’orienter vers la bonne filière. Il avait l’air épuisé, fumait cigarette sur cigarette, avait vieilli de 10 ans en quelques mois. Toyenne comprenait que son ami en savait plus qu’elle sur ce qui était en train d’advenir. Elle ressentit un trouble qui allait puiser dans de la tristesse mêlée de reconnaissance.

Elle acheta des cigarettes et rentra chez elle. Elle éviterait de sortir jusqu’à son départ pour l’étranger. Elle se ferait discrète, la plus invisible possible. Elle avait reçu un énorme sac de pommes de terre d’une cousine vivant à la campagne. Elle était chanceuse. Elle avait de quoi attendre le jour de sa libération.

Les jours passèrent. L’excitation des premiers temps se changea en abattement. Chaque matin, Toyenne se levait, buvait son café avec un morceau de pain sec et se mettait au travail. Elle était en train de réaliser une créature chimérique. Un corps de femme doté d’une tête d’oiseau. Sa robe rappelait la fourrure du tigre de Sibérie.

C’est dans un état second qu’elle avait créé ce personnage, rien n’avait été prémédité. Elle peignait des heures durant. Ne se reposant qu’au milieu de l’après-midi après avoir engouffré quelques pommes de terre bouillies. Pour se divertir, elle fumait à sa fenêtre en regardant la rue. Tout était gris, froid, triste. Il n’y avait pas un chat dehors.  Le temps s’était figé. Toyenne attendait un signe. Le signe de son départ, d’une nouvelle vie possible.

Rien ne venait.

Ce fut l’abattement. Elle avait eu tort de faire confiance à Jaroslav. Connait-on vraiment les gens, en particulier dans cette période où tout le monde trahissait tout le monde ? Son ami était-il sincère quand il lui avait dit qu’il allait l’aider ? N’ayant plus aucune nouvelle de lui, il pouvait avoir été interpellé par la police et enfermé dans une de ces geôles qui faisaient frémir le pays entier.  Toyenne sentit un poids sur sa nuque et ses épaules, elle s’assit et se prit la tête dans les mains. Les pleurs affluèrent.

Les jours suivants, elle cessa de peindre. La créature de son tableau semblait attendre que Toyenne lui insuffle la vie. Elle n’était que contours, n’avait pas de chair, d’âme encore moins. Le regard de Toyenne s’arrêtait sur sa chimère et se perdait dans une songerie. Elle revoyait des rêves, se souvenait de visions puisées dans un demi-sommeil, comme on pèche des poissons dans une marre sombre. Elle sentait que le tableau l’appelait. L’envie revenait de donner l’épaisseur du vivant à sa créature.

Elle se remit au travail.

Se levant encore plus tôt pour profiter du calme de la ville ensommeillée, elle peignit des heures durant. La chimère se mit à exister.

Une nuit, elle fut réveillée par une petite voix dont elle ne savait si elle sortait de son imagination ou si quelqu’un venait de parler. Elle ouvrit grand les yeux dans le noir. Avait-elle vraiment entendu ? Au bout d’environ dix minutes, la voix se fit à nouveau entendre. Toyenne fronça les sourcils. Seraient-ce une voisine ou une enfant dans la pièce jouxtant son appartement ? Au-dessus d’elle vivait un vieux monsieur, et la famille qui habitait l’appartement à côté du sien avait soudainement disparu depuis des semaines.

Elle retint son souffle. La voix répétait quelque chose. Toyenne se leva et se dirigea vers la source sonore. Elle se retrouva devant son tableau. « Emmène-moi à Paris » semblait murmurer la toile.

Toyenne était sidérée.

La voix répéta encore deux fois puis ce fut tout.

Toyenne se recoucha, bouleversée. Elle finit par se rendormir, se réveilla plusieurs heures plus tard et douta d’avoir vécu cet épisode nocturne.

Pourtant, la nuit suivante, le phénomène se reproduisit.

L’artiste comprit que sa chimère était en train de lui parler. « Elle a une toute petite voix, se dit-elle, une voix d’oiseau. »

Rien de plus normal puisque la créature avait été conçue avec une tête de volatile.

Ce phénomène paranormal cessa de troubler Toyenne qui continua de travailler à sa peinture.

Puis, tôt un matin, Jaroslav gratta à sa porte. Le cœur de Toyenne s’emballa.

« Ne dis rien, ne change aucune de tes habitudes, tu pars demain. Quelqu’un t’attend devant la gare à cinq heures. Vous serez quatre. Tu ne me connais pas. Le nom du code est artificialisme. Je te souhaite bonne chance. »

Et il tourna les talons.

Toyenne devint extatique. La joie envahissait tout son être. Elle avait envie de danser et crier. Elle s’en empêcha.  Elle alla boire un verre d’eau et songea aux quelques affaires qu’elle allait emporter dans un sac discret. Soudain la voix se fit entendre. « Emporte-moi ! » implorait-elle.

Elle revint vers le tableau. Elle sentait qu’elle devait emporter la toile. Un attachement étrange était né entre elle et cette œuvre.

Elle découpa la toile de façon à pouvoir la rouler. Son sac fut prêt en 10 minutes. Elle n’emportait que l’essentiel.

La nuit qui suivit, elle ne parvint pas à fermer l’œil. Un mélange de peur et d’excitation la maintenait hors du sommeil. Aucune voix ne se fit entendre. La chimère semblait satisfaite d’être enroulée sur elle-même pour faire un grand voyage.

Au petit matin, alors que le soleil n’était pas encore levé, elle se rendit au rendez-vous.

Un homme portant un chapeau attendait en fumant. Elle s’approcha de lui avec prudence. Il l’observa et dit : « artificialisme ». Elle poussa un soupir de soulagement.

Quelques minutes plus tard, deux femmes arrivèrent, marmonnant le code avec crainte et timidité.

Ils montèrent dans une voiture qui les mena près de la frontière. Ils durent marcher deux jours dans la forêt. Ils prirent ensuite le train, de nouveau une voiture, le train, trois jours plus tard, ils étaient en France, sains et saufs. Epuisés, morts de faim, mais libres dans ce pays qu’ils espéraient depuis longtemps.

Toyenne s’installa à Montmartre, dans un appartement collectif où plusieurs artistes immigrés des pays de l’Est avaient trouvé refuge. Il régnait un esprit d’émulation créatrice et de fraternité. Elle s’y sentit bien.

Quand elle déploya la toile qu’elle avait emportée avec elle, elle sursauta. L’œuvre, éclatante de couleurs, était entièrement peinte. Une bouche humaine était apparue sur la robe de la chimère. Les lèvres étaient rouge vif, les dents blanches disaient la santé. Au-dessus, deux yeux de panthère semblaient appartenir à la robe en fourrure. Le reste de la toile n’avait pas changé. La tête d’oiseau était bien là mais aucune voix n’émana jamais plus de ce tableau.

 

Potrebbe essere un'immagine raffigurante 1 persona
Copyright Niki

Biographie

Stéphanie Hochet est l’auteur de plusieurs fictions, dont «Combat de l’amour et de la faim »(prix Lilas 2009), «Un roman anglais» (Rivages, 2015), «L’animal et son biographe »(prix Printemps du roman 2017), « Pacifique » (Grand prix littéraire de l’aéro-club de France 2020) et de l’essai littéraire «Éloge du lapin» (Rivages, 2021). Depuis juillet 2020, elle tient une chronique Lire Magazine littéraire.